XVII
Je suis là, devant ma table, avec mes ossements déjà préparés, à attendre que ça finisse, que mon tour vienne aussi, dans un an ou dans trois ans ou, au mieux, dans vingt ans. Mais je continue à écrire comme si j’étais immortel, avec tant d’intérêt et de soin, tel le mécanicien qui continuerait consciencieusement ses soudures sur le navire qui fait naufrage. Je suis là, trompant ma peine d’orphelin avec des signes à l’encre, attendant l’humidité noire où je serai le muet compagnon de certaines petites vies silencieuses qui avancent en ondulant. Je me vois déjà. Il y a un ver, un petit monsieur assez joli, tacheté de brun, qui vient me rendre visite. Il s’introduit dans ma narine qui ne frémit pas car elle est devenue imbécile. Ce ver est chez lui. Ma narine est sa maison et son petit garde-manger.
Lourde sur moi la terre, sur moi flegmatique qui ne protesterai pas, lourde, la terre de pluie et de silence. Et moi, tout seul, comme ma mère, tout seul, dans mon allongement sempiternel, pas très bien habillé, avec un habit pas brossé et trop large parce que monsieur est devenu un peu mince. Tout seul, le pauvre inutile dont on s’est débarrassé aussi dans de la terre, n’ayant pour compagnie que les files parallèles de ses muets collègues, ces étendus régiments de silencieux qui furent vifs, tout seul dans le noir silence, le crevé, rigolant avec sa tête de l’autre monde, tandis qu’une personne qui l’aima tant et qui a tant pleuré à l’enterrement, il y a trois ans, se demande si, pour ce bal, elle mettra sa robe blanche ou plutôt non, la rose.